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Doutes sur la générosité suisse

Des ONG critiquent l’aide de Berne aux pays en développement affectés par le climat

Luigi Jorio, Swissinfo

Publié le 18.11.2022

Temps de lecture estimé : 5 minutes

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Planète » Le financement de projets de protection du climat dans les pays en développement, qui sont souvent parmi les plus durement touchés par les effets du changement climatique, est une question centrale. Et pas seulement dans le cadre de la COP27, qui se déroule actuellement en Egypte. La question est soulevée chaque fois qu’il est question de la responsabilité des pays industrialisés, c’est-à-dire des nations qui ont historiquement généré le plus d’émissions et donc contribué le plus au réchauffement de la planète.

En 2009, les pays industrialisés, dont la Suisse, ont convenu d’allouer 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 au financement de projets d’atténuation et d’adaptation au changement climatique dans les pays en développement. L’objectif n’a pas été atteint et a été reporté à 2023.

A l’origine de cet échec se trouve le manque d’engagement de certaines grandes économies, les Etats-Unis en premier lieu. C’est ce que révèle une analyse de Carbon Brief publiée le 7 novembre. Le site web spécialisé dans la science et la politique du changement climatique a déterminé la «part équitable» de chaque pays, c’est-à-dire la contribution que chacun devrait apporter en fonction des émissions qu’il a générées depuis 1850.

Plus que nécessaire

Outre les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni, la Grèce, la Nouvelle-Zélande et le Portugal n’ont pas non plus apporté leur «juste part». En revanche, des pays comme le Japon, la France, l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie ont donné plus que ce qu’ils devaient. Dans ce groupe figure également la Suisse qui, selon Carbon Brief, est l’Etat le plus généreux à ce jour: l’aide financière suisse a été supérieure de 436% à ce que le pays était tenu de faire.

La Suisse est par ailleurs l’un des rares donateurs à fournir des fonds presque exclusivement sous forme d’aide directe, comme demandé par les bénéficiaires. Seuls 3% de sa contribution est accordée sous forme de prêts, qui devront être remboursés tôt ou tard. La part des prêts est de 8% pour l’Italie, 45% pour l’Allemagne et même 86% pour le Japon, selon Carbon Brief.

En 2020, la Suisse a versé 659 millions de francs, dont 390 millions provenant du budget de la coopération internationale au développement et d’autres fonds publics, indique l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Un peu moins de la moitié des fonds publics (environ 180 millions de francs) est allée à des institutions multilatérales telles que le Fonds vert pour le climat ou la Banque mondiale. Le reste a été utilisé pour des projets d’atténuation et d’adaptation au changement climatique dans les pays en développement, par exemple la promotion de la mobilité électrique ou la création de systèmes d’alerte précoce pour faire face aux inondations ou aux sécheresses.

Les principaux pays bénéficiaires sont le Pérou (qui a reçu environ 6,5 millions de francs), le Vietnam (5,6 millions), le Bénin (4,9 millions), le Honduras (4,9 millions) et l’Inde (4,2 millions), selon les chiffres de l’OFEV. La Suisse a aussi mobilisé des investissements privés pour un montant de 269 millions de francs, principalement par l’intermédiaire des banques multilatérales de développement et de l’Assurance suisse contre les risques à l’exportation. Dans un courriel, l’OFEV souligne que la contribution totale de la Suisse pour 2020 était plus élevée que l’objectif initial du gouvernement, à savoir 450 à 600 millions.

Emissions «grises»

Mais les résultats de l’enquête de Carbon Brief ne convainquent pas les ONG suisses. «Pour calculer la «part équitable», l’analyse ne prend en compte que les émissions que les pays ont produites sur leur propre territoire, en ignorant celles dues à leur consommation à l’étranger», explique Delia Berner, spécialiste du climat à Alliance Sud, qui regroupe les principales organisations suisses de coopération internationale.

Les analyses qui prennent en compte ces émissions grises aboutissent à des résultats «différents et inquiétants», indique Sonja Tschirren de Swissaid, en citant une évaluation réalisée il y a quelques années, aussi par Carbon Brief, selon laquelle les émissions totales de la Suisse seraient 209% plus élevées si le CO2 provenant des importations était pris en compte.

«Avec une empreinte CO2 de 14 tonnes par habitant, contre une moyenne mondiale de 6 tonnes, la Suisse contribue largement au réchauffement», déclare Sonja Tschirren.

De plus, les ONG déplorent le fait que la majeure partie du financement climatique de la Suisse provient du budget de la coopération au développement. Il ne s’agit donc pas d’une ressource financière nouvelle et additionnelle, comme on pourrait s’y attendre dans le cadre des 100 milliards de dollars par an promis par les pays industrialisés, précise Delia Berner.

Les ONG estiment que, compte tenu des émissions grises et de la capacité économique nationale, la Suisse devrait contribuer à hauteur de 960 millions de francs par an. Un chiffre qui, comme les 100 milliards de dollars par an promis par les pays industrialisés, ne suffira de toute façon pas à aider les pays les plus pauvres: le Programme de l’ONU pour l’environnement estime que les coûts d’adaptation au changement climatique dans ces pays s’élèveront entre 280 et 500 milliards par an d’ici à 2050.

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